Enjeu: Désinvestissement

La campagne de désinvestissement des énergies fossiles vise les gros investisseurs comme les institutions  financières, les fondations des universités ou des institutions religieuses et les fonds de pension, et demande que ces organismes retirent tout financement de l’exploration, de l’exploitation et du transport des hydrocarbures. Certaines campagnes ciblent particulièrement le charbon, les sables bitumineux ou les oléoducs. Elles cherchent aussi à mettre fin aux commandites de grands événements par des compagnies liées aux hydrocarbures, largement utilisées par ces compagnies pour favoriser l’acceptation sociale des combustibles fossiles.

 

Un impact financier réel

Le mouvement a pris son envol au cours de la dernière décennie. Si à l’origine il visait surtout à attirer l’attention sur les appuis financiers aux hydrocarbures, il a maintenant un impact financier. Le désinvestissement concerne plus de 1 200 institutions et 14 billions (1012) de dollars ÉU. Parmi les institutions qui ont désinvesti partiellement ou complètement, on compte par exemple le fonds souverain de Norvège (le plus grand fonds d’investissement au monde), les fonds de pension de la ville de New York et de l’État de New York ainsi que le gestionnaire de fonds BlackRock. Le Traité autochtone contre l’expansion des sables bitumineux a lancé en 2017 un mouvement de désinvestissement ciblant les institutions financières et les compagnies impliquées dans la construction d’oléoducs.

La banque d’investissement Goldman Sachs a d’ailleurs admis en 2018 que le mouvement de désinvestissement a contribué au déclassement des entreprises du secteur du charbon.

Un secteur surévalué

Photo par Chris LeBoutillier sur Unsplash

Les porte-paroles du secteur des hydrocarbures et du secteur financier ont souvent présenté le désinvestissement comme un risque pour les investisseurs et les simples citoyens. Or les hydrocarbures apparaissent de plus en plus comme un secteur surévalué. D’une part, les coûts de production des combustibles fossiles ont augmenté à mesure que les sources non-conventionnelles remplacent le pétrole et le gaz conventionnels abondants et faciles à extraire. Mais surtout, l’évaluation actuelle des compagnies de combustibles fossiles s’appuie en fin de compte sur l’inaction des gouvernements face à la crise climatique et sur les subventions massives de ces mêmes gouvernements, deux facteurs appelés à changer.

L’évaluation des compagnies de combustibles fossiles repose sur la prémisse que tous les hydrocarbures connus seront extraits et vendus. Or, avec les effets de plus en plus spectaculaires de la crise climatique et la montée de la pression populaire, les États n’auront d’autre choix que d’intervenir pour limiter les émissions de GES, et la seule façon d’éviter les pires catastrophes environnementales au cours des décennies qui viennent est de s’abstenir d’extraire et de brûler la grande majorité des réserves de combustibles fossiles. Selon la Banque du Canada, qui considère les changements climatiques comme une des vulnérabilités du système financier canadien, « si certaines réserves de combustibles fossiles demeurent inexploitées, les actifs de ce secteur pourraient se transformer en actifs échoués, perdant ainsi une bonne partie de leur valeur ». Déjà ExxonMobil fait l’objet de poursuites par l’état de New York et du Massachusetts pour avoir minimisé l’effet de la tarification du carbone sur l’exploitation des sables bitumineux d’Alberta, gonflant ainsi la valeur de ses actifs.

À cela s’ajoute la montée des énergies renouvelables « nouvelles » (éolien, solaire, stockage lithium-ion), désormais concurrentielles, et qui permettront à de nombreux pays de s’affranchir des combustibles fossiles pour la production d’électricité (→ enjeu : transition énergétique).

Nombre d’observateurs du secteur financier considèrent que les marchés ne reflètent pas adéquatement la valeur du secteur des hydrocarbures, et qu’une importante « réaffectation » du capital est à prévoir. Le problème est suffisamment grave pour que le Conseil de stabilité financière du G20 forme en 2015 un Groupe de travail sur l’information financière relative aux changements climatiques.

Les campagnes de désinvestissement auront peut-être simplement anticipé le mouvement qui atteint maintenant le monde financier!

… et grassement subventionné

Le secteur des hydrocarbures doit en partie sa rentabilité aux fonds publics, directement et indirectement. Le G20 (dès 2009) et les Nations-Unies ont réclamé la fin des subventions aux énergies fossiles, afin de favoriser la transition énergétique. Les subventions directes ou les réductions d’impôt financent l’exploration et la production d’hydrocarbures, la construction d’infrastructures comme les oléoducs et les terminaux de gaz naturel liquéfié (GNL) ainsi que leur consommation.

Une estimation conservatrice (car la transparence des gouvernements n’est pas au rendez-vous) situe à 600 millions annuellement les subventions fédérales, et à au moins 300 millions celles du Québec. Ces données excluent une grande partie des dépenses fiscales, l’achat de Trans Mountain et l’aide apportée par Exportation et développement Canada (12 fois plus importante pour les combustibles fossiles que pour les énergies renouvelables entre 2011 et 2017). Même la tarification du carbone introduite en 2018 est incomplète, exemptant les fuites de méthane des installations pétrolières et gazières (→ enjeu: gaz naturel). Les subventions aux énergies fossiles et les politiques trop timides en matière de transition énergétique ont pourtant un effet négatif sur l’emploi, puisque les énergies renouvelables créent plus d’emploi par dollar investi que les énergies fossiles. Déjà en 2014, le secteur des énergies renouvelables créait plus d’emplois au Canada que celui des sables bitumineux.

Les gouvernements ne se contentent pas de soutenir généreusement les compagnies de combustibles fossiles. Ils acceptent surtout, au nom des collectivités, d’assumer les coûts des dommages causés par la pollution de l’air, de l’eau et des sols, des effets sur la santé et des effets des changements climatiques (les « externalités ») causés par le secteur des hydrocarbures. Selon le Fonds monétaire international (FMI), « la sous-tarification de l’offre et la sous-estimation des coûts environnementaux équivalent à subventionner les énergies fossiles dans des proportions vertigineuses : à hauteur de 5 200 milliards de dollars en 2017, soit 6,5 % du PIB mondial ».

Plus près de nous, en Alberta, les estimés du coût de nettoyage des milliers de puits, de bassins de résidus toxiques et d’oléoducs vieillissants (qui continuent de polluer) varient entre 58 et 260 milliards de dollars selon l’organisme de réglementation provincial. Cette charge finira probablement par être assumée en grande partie par les contribuables canadiens à cause du laxisme des règlements provinciaux. Le gouvernement fédéral semble d’accord puisqu’il a annoncé récemment une aide de 1,7 milliards pour nettoyer une partie des puits abandonnés dans l’Ouest canadien. Ce qui n’est pas sans rappeler la situation des sites miniers orphelins au Québec…

Les campagnes de désinvestissement au Québec

Les campagnes de désinvestissement au Québec visent entre autres les universités (dont l’Université de Montréal au printemps 2022), la Caisse de dépôt et de placement et le mouvement Desjardins; d’autres comme le Fonds de solidarité FTQ et la Ville de Montréal emboîtent le pas.

Des membres d’ACO se sont impliqués particulièrement auprès du mouvement Desjardins, avec bien d’autres organismes, dont l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador et des dizaines de nations autochtones. Nous avons récolté une victoire partielle en 2020 puisque Desjardins a annoncé que ses fonds « verts » se retirent désormais des énergies fossiles.

Pour en savoir plus :